Huis-clos sur le net (3/4)

Je travaille en ce moment sur une petite recherche qui revient sur la couverture médiatique de Huis-clos sur le net, cette opération des radios francophones publiques qui a vu cinq journalistes enfermés pendant cinq jours dans un gîte du Périgord, avec accès à Twitter et Facebook comme seule matière première pour faire leur boulot. J’ai envie de publier ici les différentes parties constitutives de cette recherche (c’est évidemment du work-in-progress loin d’être finalisé).

Au menu, donc :

  1. Le questionnement de recherche auquel cette opération a donné naissance
  2. Un petit point théorique sur Twitter, Facebook et leur rôle pour le journalisme
  3. Un point théorique sur les conceptualisations des identités journalistiques
  4. Mon analyse de la couverture médiatique de Huis-clos sur le net

Identités journalistiques?

En quoi les sites de réseaux sociaux concernent-ils les journalistes? On peut adopter ici une perspective plus large que la simple démonstration par l’exemple consistant à montrer que Twitter est important pour le journalisme parce que le site de micro-blogging a permis de révéler des informations pendant le séisme haïtien (entre autres événements désignés comme significatifs). Plus globalement, donc, les sites de réseaux sociaux constituent une nouveauté technologique – avec toutes les précautions qu’il est indispensable de prendre quand on évoque quelque chose de « nouveau » (Jeanneret 2007) et en n’oubliant pas que les aspects technologique ne suffisent pas et que la nouveauté réside également dans les usages sociaux. Néanmoins, les sites de réseaux sociaux participent à cet ensemble de « nouvelles technologies » qui créent ce vaste choix « d’outils de communication pour tous » que certains présentent comme un des principaux défis posés au journalisme aujourd’hui (Donsbach 2009).

Il faut aussi remarquer l’importance de la technique dans « le dispositif professionnaliste du groupe des journalistes », qui utiliserait le « discours techniciste » pour fonder sa légitimité socioprofessionnelle (Ruellan 2007, p.197). Si la technique fonde, au moins partiellement, leur compétence et leur légitimité, il parait naturel que les journalistes s’intéressent aux innovations technologiques telles que les réseaux sociaux. Selon Ruggiero (2004, p.92), « historiquement, les journalistes sont obligés par leur propre cadre idéologique et de socialisation professionnelle (…) de résister aux technologies des nouveaux médias ». Toutefois, la résistance n’est pas la seule posture existante : Arceneaux et Weis (2010) mettent en avant la variété de réponses possibles quand les journalistes réagissent à l’arrivée d’une nouvelle technologie : les réactions peuvent être d’abord positives puis devenir négatives ; être continuellement positives ; ou d’abord négatives et ensuite positives. En tout cas, il semble que quel que soit le ton, les journalistes ont tendance à discuter de l’impact des technologies sur leur métier. Ainsi, dans son analyse des articles abordant les « nouveaux médias » dans les principaux hebdomadaires allemands entre 1995 et 1998, Rössler (2001) montre que parmi les fonctions des « nouveaux médias » qui sont discutées, celles ayant trait à l’information occupent une place importante – dans une proportion plus grande, par exemple, que les fonctions qui se rapportent à l’éducation, le divertissement ou les services.

Si les médias parlent volontiers de l’impact des nouvelles technologies sur le journalisme, il peut sembler plus délicat de problématiser ces questions en termes de couverture positive ou négative, de résistance ou d’adoption. Une grande disparité semble, en effet, régner en la matière. Si Rössler (2001) conclut à un biais envers l’argumentation positive dans les articles traitant de « nouveaux médias », Ruggiero (2004), dans son étude des médias américains entre 1994 et 2004, conclut quant à lui que les médias tiennent, en général, un discours négatif à propos d’internet. Plus récemment, en examinant ce que les médias américains disent de Twitter, Arceneaux et Weis (2010) ont mis en avant un ton essentiellement positif.

Il me parait dès lors plus productif d’éviter cette polarisation, et de plutôt poser la question en ces termes : comment les journalistes situent-ils une nouveauté technique particulière (les sites de réseaux sociaux) par rapport à leurs identités, leurs normes et leurs valeurs partagées? Ce faisant, ce sont les propositions suivantes qu’on cherche à observer en acte : face à des défis potentiels, « le journalisme se réinvente continuellement – et revisite régulièrement des débats semblables où des valeurs idéologiques peuvent être déployées» (Deuze 2005, p.447). Comme le formule Ruellan (2007, p.44-46), les journalistes mettent en oeuvre des stratégies pour conserver leur monopole professionnel, via notamment la détermination toujours renouvelée des frontières du journalisme, et des opérations d’extension à des domaines proches.

Tout ceci mène inévitablement à discuter la notion d’identité journalistique. On peut d’abord se demander à quel niveau se situe cette identité. S’agit-il d’une idéologie (Deuze 2005), d’une logique « proprement culturelle » (Bourdieu 1996, p.84), d’une profession (Schudson & Anderson 2009)? Il faut également poser la question de l’universalisme de cette éventuelle identité. Ainsi, Schudson et Anderson (2009) soulignent qu’à la suite de l’étude de Hallin et Mancini (2004) sur les systèmes médiatiques, on constate que les standards professionnels ne sont pas les mêmes partout. Donsbach (2009, p.41) affirme par ailleurs que des « différences remarquables » existent, même dans des pays « à la structure médiatique similaire ». Pour Deuze (2005, p.444), il existe en revanche un fond d’universalisme : « les journalistes des démocraties électives partagent des caractéristiques similaires et parlent des mêmes valeurs dans le contexte de leur travail quotidien, mais ils appliquent celles-ci de manières diverses pour donner du sens à leur travail »

Afin de dépasser ces indéterminations, j’opterai ici pour la proposition de Carpentier (2005) : considérer l’identité journalistique comme un champ discursif – dans la tradition post-marxiste d’analyse de discours développée par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. La conception de l’universel et du particulier avancée par ces auteurs permet de dépasser les polarisations stériles : l’universel et le particulier ne sont plus vues comme deux positions extrêmes, mais comme deux mouvements formant la même totalité hégémonique. L’universel n’est donc qu’un signifiant (signifier) vide, qui exige un particulier (celui-ci pouvant à son tour être universalisé, afin de tenter de saturer l’universel) (Carpentier & Trioen 2010, p.314-316). De plus, cette approche permet d’intégrer dans un même champ discursif les discours hégémoniques et contre-hégémoniques, c’est-à-dire les modèles dominants du journalisme et les modèles alternatifs ou critiques. Ainsi, plus besoin de conserver la séparation que fait Donsbach (2009) entre la tradition de journalisme de service public (dominante) et celle du journalisme subjectif, par exemple. En effet, les discours alternatifs « forment l’extérieur constitutif qui aide à construire et stabiliser l’identité hégémonique du professionnel des médias » (Carpentier 2005, p.201).

On peut trouver une approche similaire chez Ringoot et Utard (2005), qui s’inscrivent quant à eux dans la tradition de Foucault (1969) et proposent de comprendre le journalisme en termes de « formation discursive ».

Cette conception de l’identité journalistique en tant que champ discursif permet de pointer quelque « valeurs journalistiques universalisées » (Carpentier & Trioen 2010, p.315), c’est-à-dire les points nodaux autour desquels se structure le champ. Au coeur de ceux-ci, on trouve avant tout l’objectivité, considérée comme la valeur fondamentale. Certains auteurs ont tenté de la déplier, pour rendre son étude plus opérationnelle. Ainsi, pour Westerståhl (1983), l’objectivité se décline en deux dimensions : factualité et impartialité. A leur tour, ces deux dimensions s’incarnent dans des valeurs plus précises : pertinence et véracité pour la première, équilibre et neutralité pour la seconde. On peut rattacher à cette dernière dimension les idées d’équité (fairness) et d’égalité repérées par Noordestreng (2003; cité par Høyer & Lauk 2003) comme étant communes et transversales à plusieurs codes de déontologie journalistique. Ruggiero (2004), quant à lui, voit dans l’objectivité des dimensions de crédibilité et d’autorité journalistique.

D’autres valeurs s’ajoutent à l’objectivité : service public, autonomie, immédiateté, éthique (Deuze 2005), pluralité (Donsbach 2009), mais aussi responsabilité sociale et appartenance à une élite professionnelle (Carpentier 2005; Carpentier & Trioen 2010). Enfin, on pourra agrémenter cette liste de la liberté d’expression et du respect pour l’intégrité des sources (Noordenstreng 2003; cité par Høyer & Lauk 2003)

Toutes ces valeurs peuvent s’articuler dans une conceptualisation cohérente, mais on doit souligner que dans la pratique journalistique, elles sont « inévitablement incohérentes et contradictoires » (Deuze 2005, p.447). Plusieurs recherches ont mis en évidence un décalage entre valeurs théorique et pratique quotidienne du métier de journaliste (e.g.Singer 2009; Ruggiero 2004), cet « écart impossible à combler entre ce qu’ils veulent faire d’une part, et ce qu’ils font d’autre part » (Carpentier & Trioen 2010, p.317). Ces contradictions inhérentes méritent toutefois d’être vues sous un jour positif, comme un point de départ plutôt qu’un constat terminal (Carpentier & Trioen 2010). C’est ce que Ruellan appelle le « flou constitutif » du journalisme, qui se nourrit des incohérences, se renforce grâce aux paradoxes et joue sans cesse avec ses frontières pour établir ou raffermir sa légitimité. « L’imprécision des frontières, des profils professionnels et des pratiques [est] une nécessité vitale, la rigueur ne pouvant qu’engendrer des conflits et des impasses. (…) Cette administration floue des frontières [est] le produit d’un dispositif efficace visant à affronter les fluctuations, dues notamment aux pressions exercées aux marges sur le marché du travail » (Ruellan 2007, p.201). « Partant du postulat que le journalisme n’a jamais eu l’homogénéité qu’on lui attribue généralement, nous pensons que les transformations qui affectent le journalisme ne sont pas des formes de dilution dans d’autres pratiques mais sont le résultat d’une dynamique propre à la pratique journalistique elle-même » (Ringoot & Utard 2005, p.37-38).

C’est dans ce genre de démarche que s’établit ce projet de recherche : il ne s’agit pas de dénigrer les éventuelles incohérences du journalisme tel qu’il se fait, mais de les examiner au sein d’un modèle complexe afin de voir comment, dans le cas très précis de Huis-clos sur le net, les journalistes procèdent à la mise en ordre du désordre de discours dispersés (Ringoot & Utard 2005).

Lire la suite : mon analyse de la couverture médiatique de Huis-clos sur le net

 

Références :

Arceneaux, N. & Weiss, A.S., 2010. Seems Stupid Until You Try It: Press Coverage of Twitter, 2006 -9. New Media Society, 1461444809360773.

Bourdieu, P., 1996. Sur La Télévision: Suivi De L’emprise Du Journalisme, Paris]: Liber éditions.

Carpentier, N., 2005. Identity, contingency and rigidity. Journalism, 6(2), 199 -219.

Carpentier, N. & Trioen, M., 2010. The particularity of objectivity: A post-structuralist and psychoanalytical reading of the gap between objectivity-as-a-value and objectivity-as-a-practice in the 2003 Iraqi War coverage. Journalism, 11(3), 311 -328.

Deuze, M., 2005. What is journalism?: Professional identity and ideology of journalists reconsidered. Journalism, 6(4), 442-464.

Donsbach, W., 2009. Journalists and their professional identities. Dans S. Allan, éd. The Routledge Companion to News and Journalism Studies. New York, NY: Routledge, p. 38-48.

Foucault, 1969. L’Archéologie du savoir, Paris: Gallimard.

Hallin, D.C. & Mancini, P., 2004. Comparing Media Systems: Three Models of Media and Politics, Cambridge University Press.

Høyer, S. & Lauk, E., 2003. The paradoxes of the Journalistic Profession. An Historical Perspective. Nordicom Review, 24(2), 3-18.

Jeanneret, Y., 2007. Y a-T-Il (vraiment) Des Technologies De L’information? Nouvelle édition revue et corrigée., Villeneuve d’Ascq (Nord): Presses universitaires du septentrion.

Noordenstreng, K., 2003. Media Ethics in Europe: In Search of Core Values. Dans O. Raaum, éd. Presseetisk front : festskrift til Odd Raaum. Kristiansand: IJ-Forlaget.

Ringoot, R. & Utard, J., 2005. Genre journalistique et “dispersion” du journalisme. Dans R. Ringoot & J. Utard, éd. Le Journalisme En Invention: Nouvelles Pratiques, Nouveaux Acteurs. Rennes: Presses universitaires de Rennes, p. 21-47.

Rössler, P., 2001. Between Online Heaven and Cyberhell: The Framing of `The Internet’ by Traditional Media Coverage in Germany. New Media & Society, 3(1), 49-66.

Ruellan, D., 2007. Le Journalisme Ou Le Professionnalisme Du Flou, Saint-martin d’Hères: PUG.

Ruggiero, T.E., 2004. Paradigm Repair and Changing Journalistic Perceptions of the Internet as an Objective News Source. Convergence, 10(4), 92-106.

Schudson, M. & Anderson, C., 2009. Objectivity, professionalism and truth seeking in journalism. Dans K. Wahl-Jorgensen, éd. The handbook of journalism studies. New York: Routledge, p. 88-101.

Singer, J.B., 2009. Journalism in the network. Dans S. Allan, éd. The Routledge Companion to News and Journalism Studies. New York, NY: Routledge, p. 277-286.

Westerståhl, J., 1983. Objective news reporting. Communication Research, 10(3), 403 -424.

Advertisements

3 Replies to “Huis-clos sur le net (3/4)”

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s