Huis-clos sur le net (1/4)

Je travaille en ce moment sur une petite recherche qui revient sur la couverture médiatique de Huis clos sur le net, cette opération des radios francophones publiques qui a vu cinq journalistes enfermés pendant cinq jours dans un gîte du Périgord, avec accès à Twitter et Facebook comme seule matière première pour faire leur boulot. J’ai envie de publier ici les différentes parties constitutives de cette recherche (c’est évidemment du work-in-progress loin d’être finalisé).

Au menu, donc :

  1. Le questionnement de recherche auquel cette opération a donné naissance, et les méthodes adoptées
  2. Un petit point théorique sur Twitter, Facebook et leur rôle pour le journalisme
  3. Un point théorique sur les conceptualisations des identités journalistiques
  4. Mon analyse de la couverture médiatique de Huis-clos sur le net

Le questionnement

L’opération Huis clos sur le net menée par les radios francophones publiques, a eu lieu entre le 1er et le 5 février 2010. Il s’agissait, pour cinq journalistes, de « tenter l’expérience d’être isolés dans un gîte rural au coeur du Périgord, coupés de tous médias traditionnels avec pour seul accès à l’information les réseaux sociaux Twitter et Facebook ». L’objectif de cette « opération inédite » était de répondre aux questions suivantes : « quelle information émerge des réseaux sociaux? La lecture du monde, dans ces conditions, est-elle pertinente? Est-on informé de la même manière qu’avec les médias classiques? Comment se construit alors l’information? » En filigrane, c’était « peut-être toute une réflexion sur le métier de journaliste » qui s’annonçait.

Cette recherche vise à examiner la couverture médiatique donnée à Huis clos sur le net. Il ne s’agit donc pas de commenter l’opération en elle-même, ou ses éventuels résultats, mais de revenir sur ce que les médias en ont dit. En filigrane, en examinant dans quels cadres les journalistes ont placé Huis clos sur le net, ce sont leurs relations aux « nouveaux médias » qu’on tentera de saisir – et plus particulièrement la façon dont les journalistes situent ceux-ci par rapport à leurs identités professionnelles.

Je tenterai d’abord de cerner pourquoi les sites de réseaux sociaux ont un intérêt pour le journalisme. Ensuite, je discuterai du rapport entre nouvelles technologies et identités journalistiques, pour enfin tenter de conceptualiser ces identités elles-mêmes. Sur ces bases, l’analyse du corpus envisage de répondre aux questions suivantes :

  • Comment Huis-clos sur le net est-il introduit dans les articles qui en traitent? Quelles sont les raisons avancées pour justifier que les médias en parlent?
  • Dans quels cadres l’opération est-elle placée? Ceci comprendra notamment deux sous-questions mises en lumière par les discussions théoriques : Quels aspects des réseaux sociaux sont les plus saillants? Comment l’opération est-elle située par rapport aux identités journalistiques définies? A côté de ces questionnements ancrés dans la théorie, on laissera également de la place pour une analyse thématique en émergence, afin d’identifier d’éventuels autres cadres saillants.

Méthodes

Afin de répondre à ces questions, j’ai opté pour une méthode d’analyse qualitative sur un corpus d’articles de presse.

Les versions électroniques rattachées aux principaux médias traditionnels d’envergure nationale des pays concernés (Belgique, France, Suisse, Canada) ont été scannés depuis l’annonce de l’opération (le 21 janvier 2010) à sa conclusion (les derniers articles datent du 8 février 2010). En tout, le corpus rassemble 65 articles issus de 29 sites d’information différents. Le blog consacré à l’opération, rédigé par les cinq journalistes y participant, a également été consulté en guise de contre-point, mais il n’est pas inclus dans l’analyse stricto sensu.

Ce corpus a fait l’objet d’une analyse thématique telle que définie par Paillé et Muchielli (2008) : il s’agit d’identifier le contenu manifeste des textes. Selon ces auteurs, « [l’analyse thématique] est d’abord et avant tout une méthode servant au relevé et à la synthèse des thèmes présents dans un corpus » (Paillé & Mucchielli 2008, p.176). Ceci nous semble bien s’accorder avec les questions de recherche qui ont été définies, et qui relèvent essentiellement de l’ordre du cadrage (framing). Etudier le cadrage consiste à dégager les idées centrales organisatrices ou les lignes de forces de contenus médiatiques (Franklin 2005, p.85). Cadrer signifie « sélectionner certains aspects d’une réalité perçue afin d’en rendre certains plus saillants, et donc promouvoir une définition particulière d’un problème, une interprétation causale, une évaluation morale et/ou une recommandation de traitement » (Entman 1993, p.52; cité par Franklin 2005, p.85), ou encore choisir « une façon particulière de présenter une question et une formulation d’un problème » (Rössler 2001, p.50). Dès lors, l’analyse thématique nous parait exactement constituer le niveau d’inférence adapté à un questionnement sur le cadrage : il s’agit avant tout de faire un relevé des thèmes, explicitement contenus dans les articles.

En revanche, il me parait nécessaire de me distancier de la tradition des études de cadrage qui se centrent sur l’étude des effets sur le public. Ici, je ne cherche pas à tirer des conclusions sur les effets des articles analysés, mais plutôt, comme le formulent Ringoot et Utard (2005, p.37), de « rendre compte du journalisme à partir des produits journalistiques, et, plus globalement de rendre compte de l’articulation du discursif et du social ».

En ce qui concerne les outils, j’ai utilisé le logiciel d’analyse qualitative Cassandre (Bénel & Lejeune 2009; Lejeune 2010; Lejeune 2008), qui procède d’une logique d’annotation semi-automatique et permet, au fil de l’analyse, de regrouper différents marqueurs (des mots-clés) sous des registres (les thèmes).

Lire la suite : Le point (théorique) sur Twitter, Facebook et le journalisme

 

Références :

Bénel, A. & Lejeune, C., 2009. Partager des corpus et leurs analyses à l’heure du Web 2.0. Degrés : Revue de Synthèses à Orientation Sémiologique, 36-37(136-137), m1-20.

Entman, R.M., 1993. Framing: Toward Clarification of a Fractured Paradigm. Journal of Communication, 43(4), 51-58.

Franklin, B., 2005. Key Concepts in Journalism Studies, London ; Thousand Oaks: SAGE Publications.

Lejeune, C., 2008. Au fil de l’interprétation. L’apport des registres aux logiciels d’analyse qualitative. Schweizerische Zeitschrift für Soziologie = Revue Suisse de Sociologie, 34(3), 593-603.

Lejeune, C., 2010. Cassandre, un outil pour construire, confronter et expliciter les interprétations. Dans Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives. 2e Colloque International Francophone sur les Méthodes Qualitatives, 25 et 26 juin 2009. Lille. Available at: http://orbi.ulg.ac.be/handle/2268/25352 [Accédé Juillet 5, 2010].

Paillé, P. & Mucchielli, A., 2008. L’analyse Qualitative En Sciences Humaines Et Sociales Deuxième édition., Paris: A. Colin.

Ringoot, R. & Utard, J., 2005. Genre journalistique et “dispersion” du journalisme. Dans R. Ringoot & J. Utard, éd. Le Journalisme En Invention: Nouvelles Pratiques, Nouveaux Acteurs. Rennes: Presses universitaires de Rennes, p. 21-47.

Rössler, P., 2001. Between Online Heaven and Cyberhell: The Framing of `The Internet’ by Traditional Media Coverage in Germany. New Media & Society, 3(1), 49-66.

(Mise-à-jour le 20/10/2010 : quelques corrections orthographiques)

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