Cartographier les réseaux de liens des sites d’information

Je recycle ici ma présentation au séminaire du département (le support visuel de la présentation est d’ailleurs disponible ici). Il s’agit d’abord de présenter globalement les grandes lignes de mon projet de recherche, puis de souligner quelques points, quelques noeuds qui posent actuellement problème et auxquels il faudra que j’apporte des réponses dans les mois qui viennent.

L’étonnement originel

Mon projet de recherche trouve sa source dans un étonnement originel, un constatation qui pique la curiosité. En l’occurence, il s’agit du décalage entre les promesses associées aux hyperliens pour le journalisme en ligne, et à l’usage que les sites d’information en font.

Promesses des hyperliens pour l’information en ligne? Il faut d’abord se mettre d’accord sur ce qu’est un lien : un élément sur lequel un utilisateur peut cliquer pour atteindre un autre élément, une autre page, un autre site. Quant aux promesses, ce sont les vertus positives pour le journalisme en ligne qu’on associe aux liens. Qui est ce “on”, par qui sont formulées ces promesses et où les trouve t-on? Je les détecte essentiellement dans la littérature scientifique (e.g. Deuze 1999; Deuze 2003; Napoli 2008; Dimitrova et al. 2003; Turow & Tsui 2008; Oblak 2005; Peng et al. 1999; Chung & Nah 2009; Bucy 2004; Matheson 2004; Tremayne 2004), ainsi que dans la littérature “professionnelle”, c’est-à-dire les discours des journalistes sur leur propre pratique. Pour le moment, ma conceptualisation des promesses est surtout basée sur une revue de la littérature scientifique, et je cherche un moyen d’incorporer et de systématiser ce qui existe dans la littérature professionnelle.

Quelles sont ces promesses? Les liens seraient d’abord porteur d’interactivité (une notion érigée en valeur de l’information en ligne qu’il serait bon d’interroger). Ensuite, ils apporteraient de la crédibilité, en permettant aux journalistes de se référer directement à ses sources, et donc de présenter des faits solidement étayés (ce qui implique une conception du journalisme essentiellement basé sur la facticité, ce qui doit également être discuté). La troisième promesse est celle de la transparence : les liens permettraient aux journalistes de rendre pleinement visibles certains processus journalistiques tels que la sélection et la hiérarchisation de l’information, ou d’expliciter tout ce qui a trait au gatekeeping. Enfin, les liens seraient susceptible d’améliorer la diversité, en permettant aux journalistes de proposer aux lecteurs une variété d’opinions, qui n’auraient pas trouvé leur place dans l’espace réduit des médias traditionnels. Bref, les liens seraient une façon d’améliorer la qualité du journalisme en ligne. Ces promesses en elles-mêmes sont dignes d’être explorées.

Mais là où ça devient vraiment intéressant, c’est quand on constate le décalage entre celles-ci et la réalité. Plusieurs études empiriques (e.g. Dimitrova et al. 2003; Oblak 2005; Tremayne 2005; Tsui 2008) on en effet montré que les sites d’information utilisent peu ou pas de liens, ou plus précisément peu ou pas de liens externes (c’est-à-dire pointant vers d’autres sites, par opposition aux liens internes qui servent à la navigation à l’intérieur d’un même site). Il ne s’agit donc pas, pour le moment, de dire que les promesses ne sont pas tenues ou que l’une prend le pas sur l’autre, mais plutôt de constater l’absence du phénomène qu’on veut étudier. Les auteurs des études empiriques mentionnées ci-dessus avancent comme explication la volonté des sites d’information de conserver un certain contrôle sur leur public – notamment pour des raisons commerciales – et par conséquence, leur réticence à les envoyer vers d’autres sites. Ils évoquent également la peur des sites d’information de renvoyer leurs lecteurs vers des contenus dont ils ne sont pas responsables, ce qui nuirait potentiellement à leur crédibilité si ces contenus se révélaient peu fiables.

Malgré ce constat empirique, les promesses survivent et continuent à se manifester. Elles semblent particulièrement ravigorées par ce qu’on appelle le web 2.0, dont certaines manifestations (social bookmarking, collaborative filtering, micro-blogging, etc.) seraient susceptibles de rendre plus aisée et plus rapide l’utilisation des liens. C’est ainsi qu’on a vu apparaitre l’annonce d’un avènement prochain du journalisme de liens.

Sur le journalisme de liens, voir :

  • What is link journalism? sur la plateforme Publish2 (qui promeut et vend le journalisme de liens)
  • What is link journalism? sur AssociatedContent
  • Qu’est-ce que le journalisme de liens, par narvic sur növövision
  • La question et la méthode

    De cet étonnement originel face à un décalage, on passe donc à la question centrale de ma recherche, que je formule – un peu naïvement – de la manière suivante : qu’en est-il de l’état des liens des sites d’information francophones? Ça devient plus intéressant quand on pose la question de la méthode : comment étudier cela? Ma proposition est celle-ci, et je l’envisage comme un véritable pari : il faut cartographier les réseaux de liens.

    Il y a plusieurs aspects dans cette proposition. D’abord, “cartographier”. Je n’utilise pas le mot au sens métaphorique, dans l’idée de décrire une situation, d’en faire le tour ou l’inventaire. Il s’agit au contraire de cartographier au sens très concret, c’est-à-dire de dessiner des cartes, de représenter la situation dans un espace en deux dimensions.

    Cela implique donc une réflexion sur l’acte cartographique : comment cartographier, pourquoi mettre à plat un phénomène dans un espace à deux dimensions? Ensuite, il faut mener une réflexion sur la forme particulière des cartes que j’ai choisie, ce sont les fameux “réseaux de liens”. Cela suppose notamment de s’intéresser aux network sciences (Barabasi 2003; Watts 2004b; Watts 2004a) qui décrivent des réseaux de toute nature et s’attachent à découvrir leurs propriétés physiques. Comme il est nécessaire d’être au courant qu’il existe un phénomène appelé gravité lorsqu’on étudie des phénomènes offline, la science des réseaux mets en avant un certain nombre de règles et de régularités dont il faut tenir compte. Mais cela suppose également, d’une manière probablement moins évidente mais tout aussi nécessaire, de s’interoger sur la place que prend la notion de réseau dans nos sociétés – et donc d’aborder des aspects idéologiques.

    Pourquoi est-ce que j’envisage ce choix de méthode comme un pari? On pourrait légitimement me demander pourquoi je n’ai pas plutôt choisi d’étudier le phénomène qui m’intéresse de manière classique : compter les liens, les classer, les décrire, en tirer éventuellement quelques statistiques… Pourquoi s’acharner à en faire des dessins de toutes les couleurs? Parce qu’il s’agit, simplement, de la méthode la plus adaptée pour étudier le phénomène et en rendre compte. Etablir des cartes inclut d’abord toutes les opérations évoquées plus haut : compter, classer, répertorier – des opérations dont il faudra rendre compte dans l’analyse. Mais cela permet également de révéler des choses qu’on ne verrait pas autrement : des effets de système, des propriétés du réseau qui sont irréductibles à des paramètres plus simples.

    Il me semble qu’il s’agit de la méthode la plus adaptée pour le chercheur, mais aussi pour les autres, ceux à qui on voudra montrer les résultats. Pour le chercheur : les cartes sont un outils heuristique, qui permet de manipuler son corpus de manières multiples et l’oblige véritablement à avoir les mains dans le cambouis, dans les données. Pour les autres : la carte, au final, rend l’intégralité du corpus accessible et, dans l’idéal, permet à qui le veut d’y naviguer, de l’explorer sous tous les angles.

    Cerise sur le gateau

    Voilà pour les grandes lignes de mon projet de recherche. J’y ajouterais un aspect qui est encore à l’état de rêverie lointaine (là où le reste est déjà fort concret) : une fois que les cartes seront dessinées, que l’état des lieux aura été fait, que j’en saurai plus sur l’état des liens des sites d’information francophone… J’aimerais bien aller dans les rédactions, pour voir ce qu’il en est dans la pratique quotidienne des journalistes. D’où viennent les liens? Qui les crée? Où? Dans quelles circonstances? Il s’agit, au fond, d’abandonner la position surplombante de celui qui décrit et analyse une situation pour en revenir aux acteurs, et peut-être jeter un autre éclairage sur le phénomène.

    Quelques noeuds à dénouer

    Enfin, je voudrais souligner les quelques noeuds, les points problèmatiques, les endroits où ça coince pour le moment :

    Il y a d’abord la question des outils, et du savoir-faire technique nécessaire pour dessiner les cartes. Celui-ci se divise en deux volets : récolter les données, puis les visualiser. Pour le moment, j’utilise deux outils (Navicrawler et Gephi) qui semblent donner des résultats satisfaisants mais ont des limites et quelques petites scories. D’autres outils existent, qu’il me faudra tester afin de déterminer ce qui correspond le mieux aux besoins de cette recherche. De plus, j’aimerais dans l’idéal pouvoir créer des cartes manipulables, qu’on pourrait explorer de bout en bout (comme ce que fait Wikiopole, par exemple) et pas uniquement de simples images statiques que je choisis de montrer. Ce savoir-faire technique là, je ne le possède pas, et pire, je ne sais même pas vraiment comment et où je pourrais l’acquérir.

    Le deuxième noeud est celui du terrain et de sa constitution exacte. Quels sites étudier? Je suis arrêtée sur les sites d’information francophone, mais lesquels? Une comparaison internationale serait pertinente, mais dans quelle mesure? J’envisage de me concentrer sur les sites des médias traditionnels, mais ne serait-il pas pertinent d’inclure des pure-players? Puis, au sein des sites, quelle portion étudier? Les explorer de manière exhaustive me parair irréaliste, tant les sites d’information sont énormes. Se pose donc la question de l’échantillon, de la taille et de la solidité du terrain, etc.

    Le troisième noeud est le suivant : je suis consciente de ce que les cartes peuvent avoir de piégeux. Elles sont belles, fascinantes, et c’est justement là que réside le danger. C’est dangereux pour moi, qui cours le risque de me laisser hypnotiser et de vouloir faire des cartes partout et pour tout alors que ce n’est peut-être pas la meilleure approche dans tous les cas. C’est, d’autre part, dangereux pour ceux à qui on montre les cartes : certains réflexe de lecture intuitive ne s’y appliquent pas, il faut faire un effort pour les comprendre. Pour avoir déjà eu l’occasion d’en montrer quelques unes, il me semble avoir clairement perçu que le public (même le plus averti) a tendance à trouver ça fort joli, sans nécessairement s’interroger sur ce qu’il y a à y voir. Tout le monde, dans une conférence, se souviendra de votre belle présentation, mais personne n’aura véritablement fait attention aux enjeux, aux doutes méthodologiques, aux précautions ou même aux résultats. Le danger du dataporn, en somme.

    Data p0rn?!

  • Porn with no need for shame : inforporn and dataporn
  • Several dots on a maps
  • Bibliographie
    Pour des références bibliographiques plus précises et plus nombreuses, voyez mon article “Methods for mapping hyperlink networks: examining the environments of Belgian news sites” (PDF)

    Barabasi, A., 2003. Linked: How Everything Is Connected to Everything Else and What It Means for Business, Science, and Everyday Life Reissue., Plume Books.

    Bucy, E., 2004. Interactivity in Society: Locating an Elusive Concept. The Information Society, 20(5), 373.

    Chung, D.S. & Nah, S., 2009. The Effects of Interactive News Presentation on Perceived User Satisfaction of Online Community Newspapers. Journal of Computer-Mediated Communication, 14(4), 855-874.

    Deuze, M., 1999. Journalism and the Web: An Analysis of Skills and Standards in an Online Environment. International Communication Gazette, 61(5), 373-390.

    Deuze, M., 2003. The Web and its Journalisms: Considering the Consequences of Different Types of Newsmedia Online. New Media Society, 5(2), 203-230.

    Dimitrova, D.V. et al., 2003. Hyperlinking as Gatekeeping: online newspaper coverage of the execution of an American terrorist. Journalism Studies, 4(3), 401.

    Matheson, D., 2004. Weblogs and the Epistemology of the News: Some Trends in Online Journalism. New Media Society, 6(4), 443-468.

    Napoli, P.N., 2008. Hyperlinking and the forces of “massification”. Dans J. Turow & L. Tsui, éd. The hyperlinked society.  Ann Arbor, p. 56-69.

    Oblak, T., 2005. The Lack of Interactivity and Hypertextuality in Online Media. Gazette, 67(1), 87-106.

    Peng, F.Y., Tham, N.I. & Xiaoming, H., 1999. Trends in Online Newspapers: a look at the U.S. web. Newspaper Research Journal, 20(2), 52-64.

    Tremayne, M., 2005. News Websites as Gated Cybercommunities. Convergence, 11(3), 28-39.

    Tremayne, M., 2004. The web of context : applying network theory to the use of hyperlinks in journalism on the web. Journalism and Mass Communication Quarterly, 81(2), 237.

    Tsui, L., 2008. The hyperlink in newspapers and blogs. Dans The hyperlinked society.  Ann Arbor, p. 70-83.

    Turow, J. & Tsui, L., 2008. The Hyperlinked Society: Questioning Connections in the Digital Age, Ann Arbor.

    Watts, D.J., 2004a. Six Degrees: The New Science of Networks, Vintage.

    Watts, D.J., 2004b. The “New” Science of Networks. Annual Review of Sociology, 30(1), 243-270.

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